Il y a quelques jours, j’ai proposé à une petite fille de jouer à un jeu autour de la monnaie.
La première partie s’est mal passée pour elle : elle a perdu. Rien d’exceptionnel jusque-là. Dans un jeu, il y a forcément un gagnant et un perdant. Pourtant, sa réaction a immédiatement attiré mon attention.
Je lui ai demandé :
« Qu’est-ce qui est difficile pour toi quand tu perds ? »
Sa réponse a été instantanée :
« Parce que j’ai l’impression que je suis nulle. »
Cette phrase m’a touchée. Non seulement parce qu’elle traduisait une réelle souffrance, mais aussi parce qu’elle révélait quelque chose que j’observe souvent chez les enfants qui rencontrent des difficultés dans leurs apprentissages.
Cette petite fille n’était pas simplement déçue d’avoir perdu. Elle établissait un lien direct entre le résultat obtenu et sa propre valeur. Dans son esprit, perdre signifiait qu’elle était nulle. Pourtant, le jeu reposait largement sur le hasard. Le dé n’était simplement pas tombé en sa faveur. Quelques minutes plus tard, lorsqu’elle a compris qu’une partie du résultat dépendait de ses choix et une autre du hasard, son regard a commencé à changer.
Cette scène, en apparence anodine, m’a rappelé combien certains enfants vivent l’échec de manière particulière. Pour eux, l’erreur n’est pas seulement une erreur. Elle devient parfois une information sur eux-mêmes. Et c’est précisément là que les choses se compliquent.
Quand l’échec devient une information sur soi
Tous les enfants n’interprètent pas leurs erreurs de la même manière. Certains se trompent, corrigent et poursuivent leur chemin. D’autres vivent chaque difficulté comme une remise en question de leurs compétences.
Dans ma pratique, je rencontre des enfants qui doivent fournir beaucoup plus d’efforts que les autres pour apprendre à lire, écrire ou compter. Ils travaillent sérieusement, persévèrent et progressent, mais ils sont aussi plus souvent confrontés à leurs difficultés. À force d’entendre qu’ils se sont trompés, qu’ils doivent recommencer ou qu’ils n’ont pas encore réussi, certains finissent par construire une conclusion qui dépasse largement le cadre scolaire :
« Je ne suis pas capable. »
Bien sûr, cette conclusion est fausse. Mais elle devient progressivement leur manière d’interpréter ce qu’ils vivent. Dès lors, chaque erreur vient renforcer cette croyance. Une dictée difficile ne signifie plus simplement : « Cette notion n’est pas encore acquise. » Elle devient : « Je suis mauvais en français. » Puis parfois : « Je suis nul. »
Ce glissement est particulièrement préoccupant parce qu’il touche à l’estime de soi de l’enfant. Or un enfant est infiniment plus que ses résultats scolaires. Il est un lecteur en devenir, un ami, un frère, une sœur, un sportif, un créateur, un rêveur, un explorateur. Réduire sa valeur à ses performances revient à regarder le monde à travers une fenêtre beaucoup trop étroite. C’est pourtant ce que certains enfants finissent par faire lorsque les difficultés occupent trop de place dans leur quotidien.
Bien entendu, tous les enfants qui disent « je suis nul » ne manquent pas forcément de confiance en eux. Mais cette phrase mérite toujours que l’on s’y intéresse. Elle peut révéler une confiance fragilisée, une peur importante de l’erreur, une forme de perfectionnisme ou simplement un épuisement lié aux efforts considérables que certains enfants déploient chaque jour pour apprendre.
Peut-être reconnaissez-vous votre enfant…
Votre enfant ne dit peut-être jamais explicitement : « Je suis nul. » Pourtant, le mécanisme peut être exactement le même.
Peut-être ferme-t-il son cahier dès qu’un exercice devient difficile. Peut-être abandonne-t-il avant même d’avoir réellement essayé. Peut-être refuse-t-il certaines activités nouvelles ou se met-il en colère lorsqu’on le corrige. Certains enfants répondent même : « Je m’en fiche », alors qu’au fond ils s’en fichent justement très peu.
Je pense aussi à ces enfants qui se comparent constamment aux autres. Ils observent leurs camarades terminer avant eux, voient leur frère ou leur sœur réussir plus facilement et en concluent qu’ils sont moins capables. Or les enfants qui rencontrent des difficultés d’apprentissage ont souvent une conscience très fine de leurs écarts. Ils savent généralement où ils réussissent moins bien. Ils ont aussi conscience de tous les efforts qu’ils fournissent. Ce décalage entre l’énergie investie et le résultat obtenu peut être extrêmement douloureux.
Pour les parents, cette situation est souvent éprouvante. Voir son enfant perdre confiance est difficile. Beaucoup oscillent alors entre deux attitudes : rassurer ou pousser davantage. Certains répètent : « Mais non, tu es intelligent. » D’autres encouragent : « Tu es capable, fais un effort. » Ces réactions partent évidemment d’une bonne intention. Pourtant, elles ne suffisent pas toujours à restaurer une confiance fragilisée.
La raison est simple : l’estime de soi ne se construit pas uniquement à travers des encouragements. Elle se construit surtout à travers des expériences répétées qui permettent à l’enfant de se sentir compétent, utile et capable d’agir sur son environnement.
Comment nourrir la confiance d’un enfant qui doute de lui
Lorsqu’un enfant rencontre des difficultés d’apprentissage, il reçoit souvent beaucoup d’informations sur ce qu’il doit améliorer. On lui rappelle les mots à apprendre, les règles à mémoriser, les erreurs à corriger, les exercices à refaire. Tout cela est nécessaire. Pourtant, à force de concentrer l’attention sur ce qui ne fonctionne pas encore, certains enfants finissent par croire que leur valeur dépend de leurs performances.
Pour que votre enfant puisse construire une meilleure estime de soi, vous pouvez l’aider à changer de regard et vous assurer que vous avez pris soin de :
✔ Lui permettre d’exister en dehors de l’école
C’est probablement le point le plus important.
Lorsque les difficultés scolaires occupent beaucoup de place, elles finissent parfois par envahir toute l’identité de l’enfant. Les devoirs deviennent le sujet principal des échanges. Les résultats scolaires prennent une importance considérable. Peu à peu, l’enfant peut avoir l’impression d’être regardé essentiellement à travers ses difficultés.
Or un enfant est bien davantage que ses notes ou ses performances.
Il a besoin de vivre des situations dans lesquelles il réussit. Cela peut être dans le sport, la musique, le dessin, la cuisine, le bricolage, les jeux de société, le jardinage ou mille autres activités. Peu importe le domaine. Ce qui compte, c’est qu’il puisse faire l’expérience régulière de la réussite et du plaisir d’agir efficacement.
Ces moments ne font pas disparaître les difficultés scolaires. En revanche, ils empêchent celles-ci d’occuper toute la place.
✔ Aider l’enfant à voir ses progrès
Les enfants en difficulté ont souvent une excellente mémoire de leurs erreurs. Ils se souviennent de leurs mauvaises notes, des exercices ratés ou des remarques qui les ont blessés.
Ils ont parfois davantage de mal à percevoir leurs progrès.
Pourtant, lorsqu’on prend le temps de regarder le chemin parcouru, on découvre souvent de nombreuses victoires discrètes. Un enfant qui lit aujourd’hui un texte qu’il aurait été incapable de déchiffrer six mois auparavant a progressé. Un enfant qui persévère dix minutes de plus qu’avant face à une tâche difficile a progressé. Un enfant qui ose essayer malgré sa peur a progressé.
Ces avancées ne sont pas toujours visibles au premier regard. Elles méritent pourtant d’être nommées.
✔ Préserver la relation parent-enfant
Je rencontre parfois des familles dont les échanges sont progressivement devenus presque exclusivement centrés sur les apprentissages.
Les devoirs.
Les leçons.
Les évaluations.
Les difficultés.
C’est compréhensible. Lorsqu’un enfant souffre à l’école, les parents cherchent naturellement à l’aider.
Mais il est important de préserver aussi des espaces où il n’a rien à prouver.
Des moments où il n’est pas un élève.
Des moments où il est simplement un enfant qui partage une activité, une promenade, un repas ou une conversation avec ses parents.
Ces instants nourrissent profondément le sentiment d’être aimé pour ce que l’on est et non pour ce que l’on réussit.
✔ Faire attention aux comparaisons
Les enfants qui rencontrent des difficultés d’apprentissage se comparent souvent beaucoup aux autres. C’est d’ailleurs assez compréhensible. Ils voient bien que certains camarades lisent plus vite, terminent leurs exercices plus rapidement ou semblent comprendre certaines notions avec davantage de facilité.
À force, ils peuvent avoir le sentiment d’être toujours en retard.
Je crois que nous sous-estimons parfois le poids de ces comparaisons dans la construction de l’image de soi. Lorsqu’un enfant passe son temps à se mesurer à ceux qui réussissent mieux que lui, il finit souvent par oublier tout ce qu’il a déjà parcouru.
C’est pourquoi j’invite souvent les parents à déplacer le regard. Non pas vers les autres enfants, mais vers le chemin parcouru par leur propre enfant.
Que savait-il faire il y a six mois ?
Qu’est-il capable de faire aujourd’hui ?
Quelles difficultés a-t-il réussi à surmonter ?
Quels efforts a-t-il fournis ?
Ce changement de perspective ne fait pas disparaître les difficultés. En revanche, il permet à l’enfant de construire une histoire plus juste de lui-même, une histoire dans laquelle il n’est plus seulement défini par ce qui lui manque.
✔ Trouver sa place entre protection et exigence
Lorsque l’on voit son enfant souffrir, il est naturel de vouloir lui éviter ce qui le met en difficulté.
À l’inverse, il arrive aussi que l’inquiétude nous pousse à demander davantage d’efforts, dans l’espoir qu’il progresse plus vite ou qu’il prenne confiance en lui.
La plupart des parents naviguent en réalité entre ces deux mouvements : protéger et faire grandir.
Je ne crois pas qu’il existe une règle universelle. Chaque enfant est différent et chaque situation mérite d’être pensée dans sa singularité.
En revanche, je constate souvent qu’un enfant gagne en confiance lorsqu’il peut vivre des expériences adaptées à ses possibilités du moment. Des situations suffisamment accessibles pour qu’il puisse réussir, mais aussi suffisamment stimulantes pour qu’il découvre progressivement de nouvelles ressources en lui.
Car la confiance ne naît pas parce qu’on dit à un enfant qu’il est capable.
Elle grandit lorsqu’il fait lui-même l’expérience qu’il peut apprendre, progresser, se tromper et recommencer.
Ce que cette petite fille m’a rappelé
Je repense souvent à cette petite fille qui m’a dit :
« Parce que j’ai l’impression que je suis nulle. »
Ce jour-là, ce n’est pas sa défaite qui m’a préoccupée.
Tous les enfants perdent parfois à un jeu. Tous les enfants se trompent. Tous les enfants rencontrent des difficultés à certains moments de leur parcours.
Ce qui m’a interpellée, c’est le lien qu’elle faisait entre ce qu’elle venait de vivre et ce qu’elle croyait être.
Comme si perdre une partie permettait soudain de conclure quelque chose sur sa valeur.
Je crois que beaucoup d’enfants qui rencontrent des difficultés d’apprentissage sont exposés à ce risque. Non pas parce qu’ils manquent de qualités ou de ressources, mais parce qu’ils vivent plus souvent que les autres des situations dans lesquelles ils doivent fournir beaucoup d’efforts pour réussir.
Dans ces moments-là, notre rôle n’est pas de leur faire croire qu’ils ne rencontreront jamais d’obstacles. Ce n’est pas non plus de nier leurs difficultés.
Notre rôle est peut-être plus simple et plus important à la fois : les aider à comprendre qu’une erreur, un échec ou une difficulté ne disent jamais toute l’histoire.
Car un enfant est toujours plus grand que ses résultats.
Et lorsqu’il parvient peu à peu à faire cette distinction, il devient capable de regarder ses difficultés autrement : non plus comme une preuve de son incapacité, mais comme une étape parmi d’autres sur son chemin d’apprentissage.
Comprendre ce qui se joue pour son enfant n’est pas toujours simple lorsqu’on est plongé dans le quotidien. Si vous ressentez le besoin de prendre un peu de recul et de faire la clarté sur sa situation, La Carte a été conçue pour vous y aider.


